Née à Sierre (Suisse) en 1956, Salomé Lippuner est une artiste-joaillier qui a toujours été émerveillée par les qualités extraordinaires de la laque japonaise (Urushi) et créer des bijoux incorporant des laques est pour elle une véritable passion.
Après ses études de joaillerie à Zürich, Salomé s’est formée à l’art du laque auprès de Silvia Miklin-Kniefacz et Mashu Takubo à Vienne. Sa production a pris un grand essor après sa rencontre, à Wajima au Japon, de l’architecte Shinji Takagi et de l’artiste de laque Kunikatsu Seto.
Entre son imaginaire, les contraintes imposées par la technique de l’Urushi et une patience laborieuse, elle a développé, au fil des années, une écriture très personnelle reconnue jusqu’au Japon.

Certains de ses bijoux sont présents dans les plus grandes galeries européennes et ont été acquis par de grandes collections publiques et privées. En 2012, elle a participé à l’exposition « Urushi – Material used by European artists »au Museum für LackKunst de Münster (Allemagne).

Salomé, être lauréate de la Bourse de la Fondation bernoise de design, qu’est-ce que cela signifiait pour vous?
Comme lauréate, j’ai eu la grande chance de passer sept mois à la Cité Internationale des Arts sur les rives de la Seine. Ce n’était pas mon premier séjour à Paris, mais pour mon travail de laque japonaise Urushi, ce retour est significatif et, pour moi, comme un cercle de vie. C’est ici, très jeune, que j’ai « rencontré » l’oeuvre d’ Eileen Gray – une révélation.
En même temps, le monde s’est ouvert pour moi à Paris envers les cultures en dehors de l’Europe: l’Afrique surtout mais aussi l’Asie et l’Amérique, découvertes dans les musées parisiens, où j’ avais passé des jours, des semaines lors de mon premier séjour lors de l’été 1975 .

Revenir pour y travailler pendant une période plus longue grâce à la bourse de la fondation bernoise de Design me donnait une chance d’approfondir mon travail artistique et de le faire s’épanouir.

Pouvez-vous dire un mot de votre projet ?
Mon imagination me proposa le projet „nomade“ – venir avec peu, le minimum d’outils, un peu d’Urushi –voilà. S’ouvrir à ce qui se propose alors en „trouvailles“ en matières, dans ce contexte urbain. S’ouvrir aussi à ce qui arrive à moi tout personnellement et l’expression qui s’en forge.

Et l’impact de la Cité Internationale des Arts?
C’est à la Cité des Arts – les nations unies des artistes – que le monde s’est ouvert pour moi davantage – de façon différente. Etre immergée en ce carrefour de cultures et de toutes sortes de gens de création et de métiers d’art mène à l’élargissement de son propre horizon, mais en même temps à son contraire: à l’introspection, au questionnement du travail, du chemin déjà parcouru…
Une des situations typiques à la Cité est le besoin – suite aux rencontres permanentes – d’explication de son propre travail aux autres artistes : surtout quand il s’agit d’un art aussi inconnu que le mien.
Il faut s’adapter à son interlocuteur, à sa culture, sa langue aussi. Ce travail d’explication travaille en retour le cerveau, en augmentant la conscience qu’on en a, considérablement. – et remet en question .On finit par se regarder depuis l’extérieur, et – bien sûr – à incorporer certaines idées venues des nouvelles connaissances.
Par exemple j’ai expliqué à un artiste, que je me sers de la sève de l’arbre d’Urushi comme matière – en utilisant l’image du sang de l’arbre. Et c’est lui qui m’a coupé la parole en complétant mon français tâtonnant en me disant : “Est-ce que de ce sang je fais une peau qui tendrement enveloppe mes objets ? ».
C’est à dire, que l’autre artiste – homme de lettres et musicien – avait toute de suite compris. Il m’a mis sur la piste, où je me trouvais déjà, mais inconsciemment.

Qu’est-ce qu’est devenue cette piste, en terme d’œuvres ?
Cet incident m’a fait expérimenter les questions de la peau, du dedans et du dehors et aussi la fragilité qui en est immanente. L’expression „ Inside-out“ en anglais en montre encore une autre dimension.
D’où ces bijoux “INSIDEOUT” ou “FRAGILITÉ”, où le support est une pelure enroulée. Enveloppée et endurcie par la force de l’Urushi, la matière fine obtient une stabilité tout en gardant l’expression fragile de ses formes de feuilles mortes, des peaux… avec leurs creux et leurs reliefs.
L’Urushi, avec ses qualités de transcendance et son lustre sait transporter parfaitement bien l’ expression de beauté et de fragilité. Les colliers TWIG par exemples font un jeu du très ancien thème de perles montées sur un fil. En remplaçant le fil partiellement par des formes naturelles de branches laquées, je crée un jeu de points et lignes dansants tout en changeant les symétries du corps humain.
Poser des accents en jouant avec l’espace, les matières. Et surtout j’aimerais encourager la femme, l’homme porteur de bijou, à jouer avec son propre corps, son apparence ; quotidiennement.
Les limites en moyens techniques que je me suis imposé m’ont renvoyée à des solutions simples, banales même. Un fil, d’acier, des coquilles de noix de coco, des perles, l’Urushi : c’ est tout et pourtant tout un monde à découvrir : les bagues “ALLEGRESSE” en sont témoin. Avoir peu de ressources impose une certaine liberté……c’est simple et merveilleux!
Et le fait que j’aime bien rassembler des gens autour d’ une table, les échanges qui se créent par le culinaire – la Cité des Arts est un endroit merveilleux pour faire de rencontrer du monde – a laissé ses traces parmi les bijoux, les créations “FISHBONE” en sont témoin.

Qu’est ce que un bijou?
La communication entre les êtres humains – c‘ est le très ancien domaine des bijoux.
Mes petits objets, sculptures de petite taille, ils deviennent miraculeusement bijou dès l‘instant de leur attribution à un corps humain. Et la personne ornée de telle façon sera vue par les autres : c‘ est l‘ancien jeu des yeux depuis la nuit des temps… Une communication sans paroles.

Et la matière Urushi, c’est quel genre de travail?
En travaillant la capricieuse laque Urushi, je me fais travailler par la matière autant que j’essaye de la maitriser. C’est une éducation, un dialogue entre la tête, les mains et la matière à conquérir.
L‘expérience, la spontanéité des idées et le tâtonnement des doigts sont en « défi ».  Tout le travail entre le savoir-faire et le vouloir faire est mis à la recherche d’une expression personnelle, avec tout mon respect devant les milliers de mains qui ont marqué la laque Urushi, les temps et les cultures avant moi, et tous à venir bien après moi, comme je l‘espère.
C‘est le goût pour la beauté, la passion et la découverte que je partage avec les artisans, les collectionneurs et les amis de la laque Urushi.

Et comment avez-vous trouvé la Galerie Elsa Vanier?
A la recherche permanente pour accéder à ce public intéressé, de goût et d’esprit ludique, j’ai trouvé Elsa Vanier – c’est chez elle que j’ai trouvé cette curiosité et ouverture d’esprit que j’aime tant, qui fait bouger les choses. Elle m’a accompagnée tout ce temps que j’ai passé à Paris, avec ses questions et ses visites dans mon atelier à la Cité des Arts.
Et le fait que mes objets diffèrent un peu de ce qu’elle montre en d’autres occasions, fait justement preuve de son engagement envers un avenir intéressant dans le monde du bijou et d’ornements… d’expression humaine.

Vous pouvez retrouver les pièces de Salomé Lippuner sur notre site en cliquant ici.