Costanza à l'établi

C’est d’un incroyable personnage aussi flamboyant dans son caractère que dans sa création dont je vais vous parler. La première femme en France officiellement reconnue orfèvre, à l’aube des années 1960, époque où le métier était encore traditionnellement réservé aux hommes.

Une conservatrice du Musée des Arts Décoratifs m’avait parlé de son travail, et puis Costanza est venue me voir à la galerie et, après réflexion, nous avons organisé une première exposition en 2005. Cette pionnière dans le métier l’a été également dans sa démarche joaillière. Une véritable réflexion artistique l’ayant conduite à envisager ses créations avec une approche de sculpteur et à travailler le diamant brut avant même que cela ne devienne “d’avant-garde”. A l’époque, elle fut regardée au mieux comme une hurluberlue, au pire comme un fauteur de trouble.

Toulousaine de naissance et d’origine italienne par ses parents, Costanza est montée très jeune à Paris pour suivre l’Ecole des Arts Décoratifs, elle ne songeait pas du tout à la création joaillière. Son but premier était de devenir peintre. Au cours de ses études, une initiation à la céramique va l’amener à élaborer ses premiers bijoux en terre cuite. L’expérience la séduit et l’incite à en apprendre davantage sur la technique. Sa rencontre avec le bijoutier Robert Arnold lui permit d’entrer dans un atelier et de s’initier au travail à l’établi. Ceci lui facilita le passage de la terre cuite au métal avec la création d’une très futuriste bague composée de diopsides (petits cristaux de couleur verte) sur un cône de métal.
L’or devient alors son matériau de prédilection. Elle peut enfin fusionner sa vocation première de peintre et sculpteur, son goût pour l’histoire de l’Art et des civilisations, et ses envies de recherche et d’expérimentation. Les pièces uniques qu’elle commence à façonner lui ouvrent rapidement les portes des galeries d’art parisiennes puisque dès la fin de l’année 1963, la galerie « La Demeure » organise sa première exposition personnelle avant d’en faire son invitée permanente jusqu’en 1982, année de fermeture de cet espace.

Bague amonite

En parallèle à ses activités, Costanza, qui se fait désormais appeler par son prénom, a longtemps créé aussi pour d’autres tels Cardin Haute Couture, Murat, Altulor, et surtout la maison Hermès pour laquelle de 1970 à 1975 elle a assuré la direction artistique et technique des collections bijoux.

Cette chercheuse dans l’âme qui ne cesse de participer à des expositions nationales et internationales où l’innovation est souveraine conserve cette foi de pionnière continuant à faire d’elle une référence absolue. Ses dernières réalisations, bagues volutes, bagues pour plusieurs doigts, bijoux d’articulation… sont autant d’éléments d’un univers paraissant comme surgi de la nuit des temps, mais dont l’appropriation esthétique qu’elle en fait, les intègre totalement dans le présent joaillier.

Avoir été la première femme reconnue orfèvre a-t-il constitué un handicap ou un levier dans le démarrage de votre carrière ?

Costanza : Même si cela a pu être un avantage, car je proposais une vision du bijou très féminine pour l’époque, au quotidien, cela a été la plupart du temps un handicap. A ce moment-là, le métier était exclusivement entre les mains d’ouvriers masculins qui manifestaient une véritable défiance quant à mes capacités réelles. Comme je n’avais pas fait un CAP et que je sortais des Arts Décos, les vendeurs, chez les fournisseurs, m’accueillaient systématiquement avec une ironie condescendante. Lorsque j’indiquais que je travaillais pour moi, et pas pour une maison, ils me considéraient avec davantage encore de dédain. Les relations étaient encore plus épouvantables lorsque je demandais un outil.

Et aujourd’hui ?

Costanza : Les choses ont fort heureusement considérablement évolué ! Beaucoup de femmes se sont lancées dans le domaine après avoir vu que cela avait bien fonctionné pour moi en dépit des obstacles et des réticences. Mais très peu de femmes tiennent au-delà d’un an ou deux tout simplement parce que c’est un métier extrêmement difficile à vivre au quotidien.

L’art, qui a toujours influencé votre vision du bijou, occupe-t-il toujours une place prépondérante  dans vos créations?

Costanza : Absolument ! En démarrant ce métier, je n’avais aucune culture du bijou. Ce qu’on voyait dans les bijouteries était pour moi le comble de l’horreur. Je sortais d’une école d’art, j’adorais l’art égyptien et les premiers contacts que j’ai eus dans ce métier l’ont été avec des grands connaisseurs en matière artistique. Un de mes tout premiers clients, le directeur des laboratoires du musée Lorrain, avait en charge la responsabilité de nombreux chantiers de fouilles, notamment à Saint-Denis. Mes bijoux l’intéressaient par leur réinterprétation de l’art antique. Mais je suis très curieuse d’aller voir aussi ce que font les artistes contemporains.

 

De quelle façon, la féminité que vous revendiquez , se traduit-elle dans vos créations ?

Costanza : Elle se matérialise par une approche fondée sur la morphologie et dans le souci que j’ai de créer des bijoux puissants sur le plan esthétique mais en même temps très confortables à porter. Dans le premier article qui m’a été consacré dans le magazine « Arts » la journaliste avait noté combien cette façon de concevoir le bijou relevait de la plus pure féminité.

Matériau de prédilection depuis vos débuts, qu’est-ce qui vous attire tant dans l’or ?

Costanza : Dans les musées, j’avais justement vu un matériau qui n’avait rien de comparable dans son aspect à ce que présentaient les bijouteries, y compris chez les joailliers de la place Vendôme. A l’époque, l’or jaune était très décrié et assimilé à une attitude « m’as-tu vu ». Mon ambition était de parvenir à montrer que l’on pouvait non seulement retrouver la beauté des alliages des pièces antiques admirées dans les musées mais également en développer de nouveaux aspects tout en demeurant dans le respect de la règlementation.

Utilisez-vous tous les ors ?

Costanza : Je les aime et je les travaille tous. Mais j’avoue néanmoins une préférence pour les ors très clairs et ceux un peu plus riches comme les 20 et 22 carats.

Faites-vous comme certains de vos confrères et consœurs une collection, voire deux par an ou bien ne travaillez-vous que sur la base de pièces uniques au fil de votre inspiration ?

Costanza : Avec un matériau comme l’or, je ne crée qu’au cas par cas. Souvent d’ailleurs, je pars d’un modèle inspiré par ma rencontre avec une personne me demandant une création spécifique. A partir de là, des différentes intentions que l’on veut mettre dans ce bijou, je dérive vers d’autres formes, d’autres volumes. Mais chacune de ces variations demeurera unique.

L’actuelle spéculation sur l’or pose-t-il problème à votre création ?

Costanza : Un très gros problème même si je ne travaille que sur commande ! Je demande donc au client soit de m’apporter de l’or qu’il aurait en réserve, soit je n’achète que la quantité d’or nécessaire pour la réalisation de son bijou.

Quel regard portez-vous sur ce courant d’or éthique dont on parle beaucoup en ce moment ?

Costanza : Je demande à voir ! L’or ne cesse de circuler, d’être refondu et donc il est pratiquement impossible de savoir réellement d’où il provient. Et pour ceux qui prétendent connaître les gisements et se porter garants de la manière éthique dont l’or a été extrait relève pour moi davantage d’un argument marketing bonne conscience que de la réalité !

Et sur le plan des pierres ?

Costanza : Même si j’ai un brevet de gemmologie, je me suis penchée au départ sur les cristaux naturels et non pas sur les pierres traditionnelles de joaillerie. J’ai commencé par travailler les quartz. Lorsqu’ils sont devenus à la mode et que mes confrères se sont mis à les utiliser, je me suis alors intéressée aux ammonites pyritées. Là encore, j’ai été imitée. J’ai aussi travaillé la tourmaline et les cristaux de diamants. A ce titre, j’ai participé à l’inauguration du musée du diamant d’Anvers. Son conservateur m’avait rencontrée lors d’une exposition à Dublin. J’ai accepté son invitation à la condition de pouvoir obtenir des diamants bruts que les marchands de pierres à Paris refusaient de me vendre. Les diamantaires d’Anvers ont, quant à eux, accepté sans réticence et j’ai donc pu présenter mes premières créations à base de cristaux de diamants naturels.

Vous avez été aussi pionnière dans l’utilisation de l’altuglas dans les années 1970. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce matériau de synthèse ?

Costanza : Tout simplement, l’envie d’avoir un matériau en quantité quasi illimitée par rapport à l’or. Ma rencontre avec l’altuglas est arrivée par le biais d’un projet pour le salon des artistes décorateurs qui était sponsorisé pour chacune de ses sessions par un industriel. Or, une année, c’est la société Altulor qui en a été le sponsor. Il a été demandé à un certain nombre de créateurs et designers de créer un objet à partir de ce matériau. J’ai proposé de réaliser ce que je savais faire, un bijou. Etant davantage sculptrice que dessinatrice, l’altuglas m’a permis d’expérimenter des formes que je ne pouvais pas réaliser en or. Non par impossibilité technique mais par souci permanent pour que le bijou puisse faire toujours corps avec la personne. Ce qui n’est pas toujours envisageable avec l’or en raison de son poids. Et puis, j’aime la transparence de l’altuglas et, du moins à l’époque parce que je n’en trouve plus, son incroyable palette de coloris.

Ces créations en altuglas vous ont fait rentrer dans les musées. Mais quelle a été la réaction du milieu des joailliers ?

 

Costanza Bague Altuglas

Costanza : Je précise que je ne me suis jamais considérée comme une joaillière mais comme une créatrice. Donc, il n’y a aucun matériau que j’ai envie d’exclure à l’exception de ceux trop pauvres d’aspect ou risquant de se périmer rapidement. Cette volonté de matériau pérenne explique aussi pourquoi j’ai toujours été attirée par l’or. Quand des clients viennent me voir pour me commander un bijou en or, je leur dis toujours qu’il a une garantie sur 10.000 ans (rire) !

Où en est votre travail sur le bijou en bois amorcé il y a une année maintenant ?

Costanza : Je suis malheureusement bloquée pour l’instant car je n’arrive pas à trouver un ébéniste ayant les outils suffisamment précis pour faire les volumes que je veux. J’ai donc mis ce travail entre parenthèses mais je compte bien m’y remettre sérieusement cette année.

Avez-vous la sensation d’avoir cette pleine reconnaissance que votre dimension de pionnière mériterait ?

Costanza : Je ne sais pas … Parfois, je m’étonne de l’importance que certaines personnes attribuent à mon travail. Est-ce pour autant une vraie reconnaissance, j’avoue ne pas savoir ! Disons qu’au départ, j’ai obtenu une notoriété en dépit de mes propos et de mes créations qui paraissaient pourtant provocants parce que la presse m’a énormément soutenue. Aujourd’hui, au vu d’une offre devenue tellement pléthorique et éclectique et de la manière dont les journaux fonctionnent désormais, je ne suis pas persuadée que cela serait aussi facile d’émerger. Pourtant, il me semble en même temps que la crise économique actuelle poussant les grandes maisons à faire fabriquer ailleurs sans les inciter pour autant à renouveler leur style peut paradoxalement servir de brèche à des créateurs joailliers indépendants proposant des créations originales.